A quand une Europe visionnaire ?, par Edgar Morin (Le Monde)
"La distribution à profusion du texte du projet de Constitution européenne ne va qu'accroître la confusion et la perplexité. De même que l'on tire les arguments les plus contradictoires de la Bible, du Coran et des Evangiles, de même, très légitimement, les partisans du non extraient les éléments négatifs du texte constitutionnel, tandis que les partisans du oui en extraient les éléments positifs. D'où, pour le citoyen incertain, un accroissement d'incertitudes et, dans l'incertitude, la disposition à un vote négatif.
Or c'est un vice de pensée que de se concentrer exclusivement sur un texte. Le sens de tout texte ne s'éclaire que dans la considération de son contexte, et ici seul le contexte permet de déterminer le choix.
Quel est le contexte ? Il est historique et il est actuel.
Le contexte historique nous ramène à l'idée première. Afin d'en finir avec les deux guerres suicidaires du XXe siècle, les "pères fondateurs" ont incité à une union politique et culturelle qui unirait les nations sinon dans une fédération, du moins dans une confédération.
La résistance des nationalismes, notamment français, a empêché dans les années 1950 toute institution supranationale et elle a rejeté notamment la Communauté européenne de défense.
Comme, au cours des années 1950 un formidable essor économique traversait l'Europe occidentale, alors, de même qu'un fleuve qui rencontre un obstacle granitique opère un méandre pour le contourner, de même, le flux politique européen opéra un méandre économique et il élabora un marché commun qui finalement s'est épanoui avec la monnaie commune.
C'est alors qu'il apparaît nettement aujourd'hui que l'Europe économique n'est qu'un nain, voire qu'un fœtus politique, et cela en un temps où de plus en plus le besoin pacificateur et novateur de l'Europe se fait sentir dans un contexte planétaire lui-même de plus en plus cahoté et chaotique et en un temps où la conscience d'une communauté de destin devrait s'imposer face aux puissances continentales comme les Etats-Unis, la Chine, l'Inde, l'Amérique latine : non tant pour s'opposer à eux, mais pour imposer sa propre existence d'entité européenne.
Ainsi, nous semble-t-il, le contexte historique et le contexte planétaire actuel nous posent la question : l'Europe doit-elle naître politiquement ou au contraire est-elle seulement vouée à demeurer un marché ?
Alors qu'un vote négatif stimulerait les oppositions entre souverainistes et européistes partisans d'un nouveau traité, entre trotskistes, communistes, fabiusiens, emmanuellistes, de villiéristes et lepénistes, l'adoption d'une Constitution dépasserait le caractère hétéroclite des partisans du oui.
Dans ce contexte, la Constitution, avec ses défauts et ses qualités, ses carences et ses oublis vaut mieux que pas de Constitution du tout, car elle apporterait un socle politique institutionnel à partir duquel une dynamique politique endormie pourrait se réanimer.
Or la vraie difficulté du oui se trouve dans son incapacité à se hisser au niveau politique et je dirais même au niveau anthropologique qui nous situe et nous donne un rôle au sein de l'humanité planétarisée.
Tout d'abord, la réduction massive du politique à l'économique aussi bien à droite qu'à gauche ne considère le problème européen qu'en termes de chômage, emploi, croissance, pouvoir d'achat.
Et, sur le plan économique, aussi bien détracteurs que partisans de la Constitution trouvent des arguments pertinents, car l'économie commune présente des avantages et des inconvénients, car la technocratie de Bruxelles a pris des décisions néfastes comme des décisions utiles ; de plus, l'insertion dans le marché mondial provoque divers avantages mais aussi divers inconvénients sur l'emploi.
Or c'est à un autre niveau, proprement politique, que se situe l'idée de Constitution, mais la triste incapacité de penser la politique et de dégager une voie d'avenir pèse négativement sur le référendum.
C'est dans ce vide que les considérations immédiates, particulières, corporatives, totalement privées d'horizon, poussent individus et groupes à considérer les problèmes globaux du point de vue des intérêts sectoriels et fragmentaires.
Ce qui manque pour peser positivement sur le vote, c'est la conscience d'une communauté de destin à échafauder. C'est la conscience d'un grand dessein que l'Europe devrait apporter à elle-même et au monde. C'est la conscience que, dans la menace de guerre de civilisation et/ou de religion, l'Europe pourrait se dresser comme force pacifiante parce que portant en elle une diversité multiculturelle et multireligieuse pacifique et parce que portant enfin en elle un véritable universalisme.
C'est la volonté de rompre définitivement avec une civilisation de la puissance pour s'engager dans une civilisation de la rencontre et du dialogue. C'est d'ouvrir une voie de salut pour l'humanité.
Comme le vaisseau spatial Terre est propulsé par quatre moteurs incontrôlés, science, technique, économie, profit, celui-ci va dans le sens des accroissements quantitatifs et que ces accroissements conduisent à la dégradation de la biosphère et finalement au désastre.
Or l'Europe pourrait être porteuse d'un modèle qualitatif fondé sur la qualité de vie et ce qu'Aristote appelait la vie bonne. Bien sûr, tout cela nécessiterait une pensée, une conscience de la nécessité et de la difficulté de changer de voie. Nous en sommes loin.
Nous sommes dans le "trou noir politique" ; nous sommes dans l'incapacité de concevoir nos contextes et le contexte même du référendum.
Un vote négatif aurait à mon sens des conséquences négatives. Il ne susciterait toutefois pas le chaos : nous y sommes ; il l'aggraverait sans doute, mais surtout il tuerait dans l'œuf l'Europe politique, seule condition pour que l'Europe devienne européenne. Alors apparaît clairement la question : l'Europe sera-t-elle européenne ou ne restera-t-elle qu'un souk commun ?"
Pour vous changer les idées, je vous recommande le dernier livre de Jérémy Rifkin : "Le rêve européen" ou comment l'Europe se substitue peu à peu à l'Amérique dans notre imaginaire. (Fayard)
Ou comment un américain refuse de prendre les européens pour des...cons (pour un oui ou pour un non).
"Je voudrais anticiper sur les probables calomnies à venir, à base d’étiquetage politique hâtif en vue d’un discrédit facile. (...) Je voudrais que le débat reste concentré sur le fond des problèmes sans dériver sur de stériles et parfois malveillantes querelles de personne ou procès d’intention dont les commentateurs politiques ont le secret
Ne me rendez pas non plus responsable de tout ce que devient ce document, de toutes les prévisibles récupérations et déformations. Chacun comprendra qu’il m’échappe et vit sa vie tout seul...
Je ne cherche à manipuler personne : je me trompe peut-être dans mon analyse, j’attends simplement qu’on me le démontre et un débat respectueux est toujours fertile : "de la discussion jaillit la lumière" me disait mon père quand j’étais petit.
S’il vous plaît, fiez-vous surtout aux idées et arguments, ABORDEZ LE DÉBAT COMME SI VOTRE INTERLOCUTEUR ÉTAIT DE BONNE FOI, sans noires arrière-pensées, et ne vous laissez pas polluer l’analyse par des considérations parasites."
julot, on a peu entendu les partisons du non au moment de Nice parce qu'il n'y avait pas de consultation; là; le référendum permet le débat. Il est ce qu'il est (il reflète l'état de la société), mais il existe. Le paradoxe est, comme tu le soulignes, que ceux qui critiquent ce qui se faisait "avant", le font en nous y ramenant.
A propos de Nice, il y avait quand même eu une belle manifestation à l'appel des syndicats et d'autres organisations qui réclamaient, entre autres, l'intégration de la Charte sur les droits dans le traité. C'est fait.
Pour ce qui est "de se rapprocher des "pongistes les plus mignonnes"", on en est encore loin !
Peut-être est-ce d'ailleurs ce qui manque à beaucoup d'intervenants ?
Point 1 : Si Chouard prétendait que le traité constitutionnel n'était lisible que par des spécialistes, il a fait brillament la démonstration du contraire puisque, lui, n'est pas un spécialiste mais un simple citoyen comme toi et moi. CQFD.
Point 2 : Tu interprètes ce qu'il entend par "politiquement neutre". Mais si c'était ça, je pense que le TCE rend possible différentes politiques sociales, économiques, etc...Dans le cadre del'économie sociale de marché bien sûr pas dans le cadre d'une économie admiinistrée.
Point 3 : Ce que tu me reproches de ne pas dire, c'est précisément ce que je dis. Ce n'est pas la même chose de dire que le TCE sera DIFFICILEMENT révisable et dire qu'il ne le sera pas.
Poiint 4 : Chouard parle d'un "parlement sans pouvoir" ! Il siffit de relire sa phrase ! C'est toi qui la réécrit pour me contredire.
Point 5 : Il est exact que Chouard parle bien d'Assemblée constituante, "élue par le peuple", mais après avoir parlé de "constitution établie par le peuple". Je ne veux pas pinailler mais ça n'est pas la même chose.
J'ajouterai que, s'agissant d'un traité constitutionnel et non d'une constitution stricto sensu, il ne me paraît pas anormal qu'il n'y ait pas eu d'Assemblée constituante.
Par contre si, dans une deuxième étape, cela était possible, je trouverais ça plutôt bien. Je pense qu'on est pas là.
Je n'ai rien contre Etienne Chouard, bien au contraire. Le fait même qu'il ait démontré qu'un citoyen pouvait s'emparer du débat me paraît très courageux et très productif. Mais quand le débat est lancé, il faut accepter les échanges d'arguments sans soupçonner l'autre, a priori, de malhonnêteté. C'est aussi parce qu'il accepté l'échange que Chouard a déclaré sur Arte que ces positions avaient évolué.
Je n'ai fait, moi, que discuter ce qui a été retenu sur ce forum de ses positions.
Smart, je m'explique sur ce que je considére comme faux dans les assertions d'Etienne Chouart puisque l'affirmer est, de fait, un peu court !
1. "Une Constitution doit être lisible pour permettre un vote populaire : ce texte-là est illisible."
Pourquoi affirmer que ce texte est illisible puisque nombreux, dont Etienne Chouard, passent leur temps à le lire et à l’analyser. Le texte est sujet à différentes interprétations. Il n’est pas illisible.
2. "Une Constitution doit être politiquement neutre : ce texte-là est partisan. "
Pourquoi une Constitution devrait-elle être politique neutre ? En existe-t-il de semblables ? Une Constitution est toujours un acte politique signifiant. Celle là est le fruit d’un compromis.
3." Une Constitution est révisable : ce texte-là est verrouillé par une exigence de double unanimité. "
En quoi le fait de nécessité l’unanimité rendrait-elle le texte non révisable ? Il sera révisable…à l’unanimité c’est tout ! Cela rend les choses peut-être difficiles mais ça me paraît souhaitable si aucun pays ne veut être exclu.
4. "Une Constitution protège de la tyrannie par la séparation des pouvoirs et par le contrôle des pouvoirs : ce texte-là organise un Parlement sans pouvoir face à un exécutif tout puissant et largement irresponsable. "
Je ne crois pas que le Parlement aura demain moins de pouvoir qu’il n’en a aujourd’hui. On peut regretter qu’il n’en ait pas assez. Ce n’est pas pareil.
5. "Une Constitution n’est pas octroyée par les puissants, elle est établie par le peuple lui-même, précisément pour se protéger de l’arbitraire des puissants, à travers une assemblée constituante, indépendante, élue pour ça et révoquée après : ce texte-là entérine des institutions européennes qui ont été écrites depuis cinquante ans par les hommes au pouvoir, à la fois juges et parties."
Aucun peuple n’a jamais écrit de Constitution. Ce sont toujours des représentants qui s’en chargent. Par contre un texte peut être adopté ou pas par les peuples. C’est l’intérêt d’un référendum (avec tous les risques que cela comporte). Il est, par ailleurs inexact de dire que ce texte entérine des institutions européennes qui ont été écrites depuis 50 ans. Il est par contre exact de dire qu’il prolonge sur le plan politique et institutionnel une DÉMARCHE initiée !l y a plusieurs décennies.
Les "rebelles" d'un jour peuvent être les maîtres de demain.
Certains, c'est manifeste, y aspirent. Rien ne dit qu'ils ne seraient pas pire que les maîtres d'aujourd'hui (suivez mon regard).
D'autres se satisfont de leur position de rebelles. Ils n'existent que dans l'opposition.
En cela ils confortent les maîtres actuels.
Le traité constitutionnel peut créer un cadre politique où rien ne garantit que ceux qui ont le pouvoir aujourd'hui le garderont demain. Telle est mon analyse et mon souhait.